Journal de bord de 'Mon pote' par Marc Esposito

Marc Esposito a pris l'habitude depuis quelques années et 'Le Coeur des hommes' de raconter les différentes étapes de la construction de ses films et ses moments personnels qui rythment sa vie de réalisateurs.
Il offre ainsi la possibilité à ses fans, ainsi qu'aux passionnés de cinéma ou ceux qui voudraient en savoir un peu plus de partager ses expériences très régulièrement, sans jamais faire trop court, et bien au contraire, comme il le dit lui-même : il ne sait pas faire court ! Pour notre plus grand plaisir :)
Pour retrouver le blog de Marc Esposito : http://www.marc-esposito.com/
De la même façon qu'il a raconté 'Le coeur des hommes', cet ancien journaliste a pris le temps de venir rapporter à ses lecteurs ses journées de fabrication de 'Mon Pote' : de l'écriture à la sortie en salles. Un récit réellement instructif dont nous avons extrait pour vous quelques passages.
Vous pouvez lire ces passages ci-dessous ou bien enregistrer et imprimer le document pdf à l'adresse suivante : https://www.yousendit.com/download/ dklvZHlxa0Q1bmcwTVE9PQ
Bonne lecture à tous !
Grégory
‘MON POTE’ RACONTE PAR MARC ESPOSITO
09/10/09
Bonjour,
Mille excuses de me faire rare, mais je n'arrive pas à me décider à annoncer ici toutes les infos sur mon prochain film, car je ne juge pas les choses encore assez verrouillées. Du coup, je ne sais pas quoi dire. Vous parler des films que je vois ? de ma 'position' sur les affaires culturelles en cours ? de mes vacances ?
09/10/09
le tournage est prévu en mars et avril 2010, j'entre donc en préparation en décembre prochain, et je suis déjà à fond sur l'écriture du découpage, et sur le casting des rôles secondaires (les principaux sont connus depuis longtemps). Et quand j'aurai fini mon découpage, dans quelques jours, j'attaquerai une nouvelle version du script, la n°7, mieux adaptée aux acteurs que j'ai choisis, fruit de toutes mes réflexions de ces derniers mois, et de tous les avis que j'ai entendus sur ce script.
J'ai d'autant plus de boulot à cette étape, que, cette fois, je suis aussi producteur.
[…]
Je ressens cette nouvelle casquette comme une chose naturelle, qui devait arriver. Quand j'étais journaliste, j'ai créé une société, pour créer mon journal. Je suis réalisateur, je crée ma société, pour faire mes films (oui, seulement, mes films !), c'est logique. Je me sens plus entrepreneur qu'artiste, j'aime me mêler de tout, décider de tout, et même quand je n'étais pas producteur en titre, j'ai toujours refusé la position de l'artiste lunaire qui ne parle pas d'argent. Ce passage à la production est pour moi d'autant plus naturel qu'il n'induit aucune schizophrénie : le réal et le producteur que je suis n'ont pas des besoins contradictoires, car je ne suis pas un metteur en scène 'cher'. J'aime tourner vite, je déteste les heures supplémentaires, je n'ai pas besoin de voiture avec chauffeur pour aller sur le tournage, j'y vais en scooter, je ne recherche pas le confort de ne pouvoir tourner que 30 secondes utiles par jour (sur le Coeur 2, j'étais à 2,5 minutes, sur TBM à 1,5), j'aime que ça dépote. Comme réalisateur, j'admire mille fois plus un Eastwood qui finit 'Sur la route de Madison' trois semaines en avance (un exploit rendu possible par le décor quasi unique et par le principe : 'Quand la première prise est bonne, pourquoi en faire une deuxième ?') qu'un Stanley Kubrick qui a besoin d'un an pour faire 'Eyes wide Shut', à force de perfectionnisme névrotique, de dizaines de scènes réécrites, retournées, supprimées. Ce que j'aime, c'est essayer de faire les choses vite et bien. Les faire vite et mal, ou lentement et bien, je trouve ça, sinon 'facile' (ce n'est pas facile de faire '2001' ou 'Barry Lyndon', même en prenant tout son temps !), en tout cas pas excitant.
30/11/09
Je suis très content d'avoir terminé mon découpage si longtemps à l'avance (le tournage démarre le 8 mars). C'est la première fois que je vais attaquer un tournage en l'ayant totalement rédigé. 115 scènes à 1, 2 ou 3 caméras, 400 plans décrits minutieusement, sans connaître un seul décor ! C'est un exercice qui prend la tête, mais qui me passionne, il me permet de plonger dans le film, et de penser à des détails auxquels je n'aurais jamais songé pris dans le feu de l'action.
Au total, ce travail m'aura pris deux bons mois. Mais c'est fait. Je vais envoyer ce document à ma première assistante, au directeur de la photo, au directeur de production, au régisseur général, à la scripte, aux responsables des costumes, de la figuration, des décors... Ils étaient presque tous sur le Coeur 2, ceux qui n'y étaient pas étaient sur TBM. C'est mon premier film avec une équipe composée uniquement de gens que j'ai choisis, que je connais, ça me rend heureux.
Le montage financier du film n'est pas encore bouclé, il y a encore des inconnues, et il y en aura jusqu'en janvier. Nous ne savons pas encore si notre budget sera serré, très serré, ou très très serré (la solution 'confort' est d'ores et déjà exclue, comme pour 95 % des films français en ce moment), mais il devrait être suffisant pour - je touche du bois, je croise les doigts – faire le film.
Ce film s'appelle 'Mon pote'. Les deux acteurs principaux en sont Edouard Baer et Benoît Magimel. Je me décide enfin à vous en parler, car la presse ne saurait tarder à s'en faire l'écho, et autant que vous appreniez les choses ici plutôt que de me demander après parution de news ici ou là , 'J'ai lu que... C'est vrai que... ?'
Je voulais tourner avec des acteurs nouveaux pour moi, me faire des nouveaux copains, retrouver la fraîcheur des nouvelles rencontres comme quand j'avais tourné 'Le Coeur 1'. Baer et Magimel, je ne les connaissais pratiquement pas avant de leur envoyer le script, je les avais croisés l'un et l'autre une ou deux fois, on s'était serré la main, dits deux trois mots gentils, mais pas plus. Depuis qu'on a ce projet commun, on a déjà partagé quelques repas, bu quelques coups, parlé des heures, on est en train de devenir 'potes' (eux se connaissent toujours aussi peu que je les connaissais). C'est formidable, à mon grand âge, d'avoir un job qui me permette encore de me faire des nouveaux camarades, d'éprouver de nouveaux enthousiasmes. Autour d'eux, toute la distribution n'est pas encore connue, mais je sais déjà qu'il y aura Léonie Simaga, pensionnaire de la Comédie Française, Albane Duterc, Lucie Phan, Atmen Khelif...
Pour ce film, comme pour tous les précédents, j'ai dû écrire une 'Note d'intention', à l'intention de tous les investisseurs possibles. La voici. Comme ça vous saurez tout – ou presque.
'Mon pote' raconte une histoire d'amitié entre deux hommes très différents : un bourgeois et un voyou. Ce scénario m'a été inspiré par une histoire vécue. Quand je dirigeais le magazine 'Première', dans les années 80, j'ai rencontré, dans des conditions que le scénario raconte à l'identique, au détail près, un détenu de la prison de Bois d'Arcy. A trente ans, il avait déjà passé huit ans derrière les barreaux. Nous avons travaillé ensemble plusieurs années, jusqu'à mon départ de 'Studio', dont il est ensuite devenu directeur artistique, avant d'aller travailler pour d'autres magazines. Notre amitié dure encore aujourd'hui, et il a collaboré à l'écriture de ce scénario.
A partir de cette histoire vraie, j'ai imaginé un développement plus 'romanesque', et c'est justement le mélange des deux qui m'intéresse dans ce projet. Avec cette histoire, je vais pouvoir me frotter à des scènes de genres cinématographiques nouveaux pour moi (buddy movie, poursuite auto), et à des milieux sociaux (cité, prison) qui étaient absents de mes films précédents.
Comme dans les 'Coeurs des hommes', i'amitié est au coeur du propos, mais ici, elle naît et se construit sous nos yeux, et elle me permet d'aborder des thèmes différents. Dans 'Mon pote', il est question de réinsertion, d'entraide, de mélanges sociaux, de morale. Les deux héros du film, Victor et Bruno, le patron et le taulard, ne partagent pas les mêmes valeurs, ils ont tracé leur parcours sur des voies radicalement différentes, et pourtant, elles finissent par se croiser, et leur rencontre les révèle moins différents qu'ils ne le croyaient.
Sur ce film, ma quête de réalisme sera plus que jamais au centre de tous mes choix de mise en scène : décors naturels, tournages par plans-séquences filmés à deux ou trois caméras, les plus frontales possibles, plans fixes pendant les dialogues assis, plans en mouvements pendant les scènes d'action. J'aime que le spectateur oublie la caméra, je veux qu'il concentre son attention sur les acteurs, sur les dialogues, sur l'action - sur le 'qui ' et le 'quoi' plutôt que sur le 'comment'.
10/12/09
'Mon pote' est comme un gros train qui sort de la gare, on peut encore voir les roues qui tournent, il ne va pas très vite, mais il avance.
Aujourd'hui, à 10 h j'ai vu Eric (Duchène, dit Jo le bougon sur le C2), régisseur général, pour préparer nos premiers repérages lundi prochain sur le circuit de Magny Cours. On a aussi vu des photos de cités, de prisons, pour que je précise mes souhaits, il a déjà commencé les démarches auprès de l'Administration Pénitentiaire (je compte bien tourner certaines scènes dans une vraie prison).
A 16 h, j'ai vu Carole (Amen, avec qui j'ai travaillé trois semaines sur Tbm), 1ère assistante, qui a réagi à mon découpage que je lui ai envoyé la semaine dernière, et m'a posé plein de questions avant de faire le premier plan de travail (quelles scènes on tourne, jour par jour), qu'elle devrait avoir fini d'ici 8 - 10 jours.
A 18 h, j'ai vu Adèle (Esposito, assistante sur les Coeurs et Tbm), casting director, qui m'a montré les essais d'une vingtaine d'enfants (Baer en a deux, Magimel un).
J'ai beau être fidèle à mes équipes, et aimer travailler avec des gens que je connais, il n'y aura, sur le tournage de ce film, que trois personnes qui auront travaillé sur mes 3 films précédents : Adèle, Jean-Luc Verdier, ingénieur du son, et Fabienne Guillot, chef déco. Ce n'est pas forcément moi qui décide. Par exemple, Sylvie Rauwel, scripte, aurait pu faire partie du club, mais elle va accoucher pendant le tournage. C'est scandaleux, je suis d'accord avec vous, mais je me suis renseigné, il parait qu'elle a le droit.
22/12/09
J'ai ma méthode : je ne dors que deux ou trois heures la nuit précédant le départ pour commencer à me 'décaler' et me mettre en manque de sommeil, du coup je dors dix heures dans l'avion, et j'arrive frais comme un gardon. Je suis arrivé ici samedi à 15 heures, samedi soir j'ai retrouvé mes camarades, on a bu de la vodka et tchatché jusqu'à quatre heures du matin. Ce n'est pas moi qui ait bâillé le premier, pour mon horloge intérieure, il n'était que neuf heures du soir.
J'ai quitté Paris sous la neige, et 24 heures plus tard, je débarquais sous 35° à l'ombre. Objectif : repos et écriture de la version 8. J'ai relu la version 7 hier à l'ombre d'un palmier, face à l'océan, j'ai noté tout ce que je voulais changer, il y a plus de travail que je ne le croyais. Pas question que je me laisse aller à glander, je dois m'astreindre à cinq ou six heures de boulot par jour, sinon je rentrerais début janvier sans avoir fini, et ça ce n'est pas possible. Car dès mon retour, la préparation commence, et nous devons avoir un scénario quasi définitif, qui ne changera plus, ou peu. Toutes les imperfections que j'avais laissées en suspens, parce que je n'avais pas trouvé la bonne solution pour les éliminer, cette fois je dois trouver. Et ici, je vais trouver.
01/01/10
Grâce à ce rythme de galérien, j'ai évidemment bien avancé dans mon travail. La version 8a est quasi finie, j'ai réglé tous les problèmes que je voulais régler, mais au prix d'une 'faiblesse' qu'il faudra que je corrige dans la version 8b : maintenant, je suis trop long ! Forcément, quand vous voulez épaissir des personnages, combler des lacunes, éclaircir des points obscurs, vous rajoutez des répliques et des scènes, et donc vous rallongez. Et comme je ne veux ni rallonger le tournage (prévu depuis longtemps à 37 jours, quand le scénario ne faisait que 98 pages – j'en suis à 114 !), ni faire un film qui dépasse les 1 h 40, 1 h 45 (parce que c'est la longueur 'naturelle' du film – s'il fait plus, je suis sûr d'avance qu'il paraîtra trop long), il va bien falloir que je coupe.
12/01/10
Je suis la tête dans mon prochain film, dont la préparation a officiellement commencé hier. Si ça se trouve, après le tournage de 'Mon pote', j'aurai envie de faire 8 films d'affilée avec Baer et Magimel, et la cdd me demandera : 'Avez-vous l'intention de faire Mon pote 2 ?'
14/02/10
Cette fois le train de 'Mon pote' est lancé, une douzaine de personnes travaillent depuis une semaine à temps plein sur le film : le directeur de production, son administratrice et sa secrétaire, le régisseur général et son adjoint, la 1ère assistante mise en scène et son second, le repéreur, la directrice de casting, la chef costumière, la chef déco... Le casting est quasi clos pour les tous les rôles parlants (une quarantaine - mon record !), et on a déjà trouvé les 2/3 des décors dont nous avons besoin, mais il en manque deux très importants, qui cumulent à eux seuls 3 semaines de tournage : l'apparte et la cité de Bruno (Benoît Magimel) à sa sortie de prison, et les bureaux du magazine automobile dont Victor (Edouard Baer) est le patron.
La difficulté, quand on doit tourner dans des bureaux, c'est de trouver des bureaux 'habités', que leurs occupants peuvent quitter pendant la durée de notre tournage. On pourrait aussi louer des bureaux vides et les remplir, mais je n'aime pas cette solution, j'aime que tout ait l'air le plus vrai possible, et même si 40 000 films prouvent le contraire, je me dis à chaque fois que rien n'a l'air plus vrai que le vrai. Là , pour nos bureaux 'd'Auto Magazine', ma demande semble quasi impossible à exaucer à 100 %. J'aimerais que le grand bureau d'Edouard ait un balcon, et que le toit de l'immeuble soit praticable pour y déjeuner quand il fait beau. On a trouvé des bureaux (sans balcon), on a trouvé des toits, mais jamais qui vont ensemble ! Ce serait pourtant beaucoup plus pratique d'avoir notre toit réellement au sommet de l'immeuble où nous tournerons nos scènes de bureau, car comme ça, on pourra y grimper dès qu'il fait beau, au lieu d'être obligés de prévoir un jour spécial pour ça, et d'être obligés de changer notre plan de travail s'il fait gris ou s'il pleut ce jour-là .
A part ça, j'ai passé beaucoup de temps en prison, ces dernières semaines. Trois visites, deux ou trois heures à chaque fois, à Fleury-Mérogis (la plus grande prison d'Europe, 4000 détenus - j'y ai présenté 'Le coeur des hommes' lors du premier festival jamais organisé dans une prison, et j'y ai remporté, merci les tôlards, le prix de la meilleure réalisation), et une à Joux-la-ville, près d'Auxerre, où nous allons tourner. A chaque visite, je suis aussi oppressé et ému que la première fois, il y a 25 ans, quand a eu lieu ma rencontre avec mon pote Jean-Luc, à la prison de Bois d'Arcy (30 kms à l'ouest de Paris). C'est par cette visite que le film commence. Et c'est en prison que nous allons débuter le tournage, afin que les acteurs et l'équipe sachent tout de suite de quoi le film parle, afin que chacun ressente l'épaisse sensation de désespoir, d'humanité, de douleur, qui rôde dans une prison, dans toute prison, même repeinte à neuf.
Voilà encore quelques mois, je voulais tourner dans la prison où j'avais rencontré Jean-Luc, à Bois d'Arcy. C'était alors comme une forteresse au milieu des champs, on avait les jetons rien que de la voir. Mais après des recherches sur Google Earth impossible de la retrouver, je ne comprenais pas. Un jour de soleil, j'ai pris mon scooter, je suis allé voir, et j'ai eu la clé du mystère. En 25 ans, des centaines d'arbres avaient poussé. La prison de Bois d'Arcy est maintenant bien cachée au coeur d'une forêt.
Finalement c'est tant mieux, car la prison de Bois d'Arcy était 'moderne' dans les années 80, et 'Mon pote' se passe en 2010. La prison de Joux-la-ville est une prison moderne d'aujourd'hui, une prison propre et claire, avec un directeur humain et humaniste, qui vous parle de ses détenus avec émotion et respect, mais c'est une prison. 700 détenus, tous déjà condamnés, souvent à des longues peines. On en a croisé beaucoup pendant notre visite. Des gamins et des vieillards, des visages angéliques et des mines patibulaires, des regards violents et des sourires sympas... Dans le script, en revenant de sa 'conférence' dans la prison, Victor dit à sa femme : 'Tu te dis que le seul truc qui compte dans la vie, c'est de ne jamais arriver là '.
Joux, Fleury, Bois d'Arcy, Joux, les trois prisons que je 'connais', sont très différentes, mais l'angoisse que j'y ressens est toujours la même. C'est presque indécent d'être dans une prison sans y être obligé. Cette semaine, pour la première fois, je suis même rentré dans une cellule : il était onze heures du matin, deux jeunes gars de 23 - 25 ans avec des bonnes têtes à ne pas faire de mal à une mouche, fumaient en regardant la télé... J'étais bouleversé... Deux ans, cinq ans, vingt ans, dans cette chambrette enfumée... Nos deux grosses journées de tournage à l'intérieur de ces murs (couloirs, cellule, cour) m'angoissent déjà , mais ma quête du 'vrai' m'a mené à devoir l'affronter. Je sais d'avance que ce n'est qu'après ces deux jours de tournage que je pourrais redevenir le réal cool et souriant que j'essaie d'être. C'est aussi pour ça que je voulais tourner ces scènes dès le tout début du tournage.
N'ayez pas peur, je m'étale un peu sur la prison, car j'en sors à peine, et j'en suis encore tout remué, mais 'Mon pote' ne sera pas un docu-drama sur l'horreur carcérale. Nos deux jours là -bas donneront à l'écran à peine six ou sept minutes de cinéma, une dizaine de scènes, réparties dans la première partie du film. 'Mon pote' est une comédie, on n'en sortira pas accablé par la misère du monde et la violence des hommes !
Je pourrais déjà écrire un livre sur ce premier mois de travail intense ! Il me replonge dans une histoire vécue quand j'avais l'âge de mes acteurs, et dans un univers - les bureaux, la presse - qui a été le mien pendant vingt ans. Ca me fait tout drôle. Les 'Coeurs des hommes' avaient pas mal de sources autobiographiques, mais elles étaient éparses et quasi involontaires. Ici, le côté autobio, même s'il ne concerne qu'une partie du film, est quasi frontal ! Je vais devoir tourner des scènes que j'ai vécues, des conversations que j'ai eues, parfois reproduites au détail près. Et tous ceux qui ont lu le script et m'ont connu à cette époque me disent que Victor c'est tout moi ! Heureusement pour ma pudeur de rital, il y aura aussi beaucoup de choses inventées. 'Mon pote' ne raconte pas une histoire vraie, il raconte une histoire imaginée à partir d'une histoire vécue. C'est plus qu'une nuance.
Demain dimanche j'attaque la version 9 a. Pas de grosses modifs de structure en vue, seulement des peaufinages des dialogues suite à mes lectures avec les acteurs et actrices du film, et des adaptations aux décors déjà trouvés. J'aimerais avoir fini d'ici deux semaines. Vu mes journées bien remplies, il va falloir que je me lève tôt ! Ca ne me fait pas peur, notez, sauf que, quand il faut se lever tôt, il vaux mieux éviter de se coucher à cinq heures du matin, et donc éviter de fréquenter des incouchables frénétiques comme Edouard Baer, Atmen Khélif et Jean-Michel Lahmi. Les trois jouent dans la pièce d'Edouard Baer, 'Miam miam' qui triomphe à Marigny, et les trois vont jouer dans 'Mon pote'. A chaque fois (j'en suis à six) que je vais, avec d'autres acteurs (trices) du film ou avec des membres de l'équipe, les voir jouer cette pièce ébouriffante, je me retrouve à boire des boissons fortes à point d'heure ! Ils me font beaucoup rire, c'est bon.
L'autre garçon du film, Benoît Magimel, est, comme dans le script, très différent de ces trois extravertis. Il me touche beaucoup, nous parlons pendant des heures de la vie, de l'amour et de cinéma, nos déjeuners se finissent à cinq heures de l'après-midi. Et lui non plus n'est pas du genre tisane et dodo à onze heures du soir. La dernière fois qu'il est passé prendre l'apéro chez moi, on a bu du vin blanc, il est reparti à deux heures et demie du matin. Ces garnements vont m'épuiser, je vais finir ce film sur les rotules. Mais je n'ai jamais été aussi heureux et confiant avant de commencer un film. Je touche du bois quand même.
15/03/10
Mon programme de ce lundi 15 mars : 9 h, Paris 9ème, repérage de toits d'immeubles où nous espérons tourner trois scènes importantes avec nos deux héros. A 11 h, je file à Issy-les-Moulineaux en scooter : rendez-vous perso avec mon pote Dany, ex directeur artistique de 'Studio', qui fut mon complice pendant mes 20 ans de presse. Son rôle est joué dans le film par Atmen Khelif, c'est lui qui apprend le métier de maquettiste à Bruno, le braqueur joué par Benoît Magimel. Nous allons mettre au point les 7 couvertures d''Auto Magazine' qui seront affichées dans le bureau de Victor (E. Baer) et qui rythmeront les 14 mois du film. Ca fait déjà trois fois qu'on se voit pour ça, sans parler des mails. A 14 h, je serai à la Plaine Saint-Denis pour les essais caméra, maquillage et costumes avec nos quatre acteurs principaux. Une étape très importante. A 18 h, je serai dans nos bureaux de prépa, près de Châtelet, pour une lecture générale du script avec tous les chefs de poste, afin d'être sûr de ne pas laisser de problèmes en suspens. Ca va durer au moins trois ou quatre heures. Et le soir en rentrant, je devrais travailler à la rédaction de mon découpage (la description détaillée des 400 plans du film). Je l'ai déjà fait cet automne, mais à partir de la version 7. J'en suis à la version 9, nous tournerons la 10, qui sera livrée lundi prochain, et je dois réajuster tout mon découpage à cette nouvelle version, aux décors que nous avons trouvés, aux décisions que nous avons prises avec mon chef op, Pascal Caubère.
16/03/10
Hier, la journée a été intense, et émouvante. Entre les essais caméra et la lecture générale, j'ai vu les 40 personnes qui composent l'équipe, et les 4 acteurs principaux, avec leurs coiffures et leurs vêtements du film. Tout d'un coup, tout s'est mis à exister comme 'pour de vrai'. C'était fort.
Mon programme du jour, varié : 9 h 30, 11ème arr, rénuion avec Cyrille, accessoiriste, pour choisir tous les accessoires du film. Nous irons chez un armurier choisir le flingue qu'on voit dans le film (mon tout premier !). 12 h - 16 h : déjeuner-lecture avec Atmen Khelif. 16 - 19 h : lecture technique avec Pascal Caubère, chef-op : nous devons lister précisément toutes les scènes à 3 caméras, à 2, à une seule, avec ou sans steadycam. 19 h - ? : réunion avec Carole et Pierre-Louis, assistants mise en scène, pour régler les derniers problèmes de notre plan de travail. Par exemple, deux décors choisis, un café et une cour de cité, ne sont pas possibles les jours où ça nous arrangerait. Pour le café, on va en chercher un autre. Dans la cité, on va changer la date de tournage.
18/03/10
C'est presque le jour J. Après une réunion costumes à 9 h 30 (je vais être en retard !), on tourne à 13 h avec Benoit Magimel, Léonie Simaga et leur fils (Louka, 11 ans). Une scène sur un quai de gare, deux dans un train qui roule. A18 h, je serai à Epinay, encore, pour visionner les essais que nous avons faits pour une séquence de poursuite auto. Et à 22 h, nous reprenons le tournage pour une heure ou deux avec Benoit seul dans un métro qui roule.
Demain matin, je fais un aller retour en Bourgogne pour voir et valider le travail effectué par Fabienne Guillot, chef déco, et son équipe dans nos décors de la semaine prochaine. Ensuite, j'ai des repérages dans Paris à 16 h, et le pot de début de tournage à 18 h.
Je croise les doigts, je touche du bois.
20/03/10
Programme chargé ce week-end. Je dois finir la version 10 (plein de petites modifs de dialogue nées de mes lectures avec les acteurs), finaliser le découpage de la vingtaine de scènes que nous tournerons cette première semaine, et visionner quelques dvd pour choisir les images que nous verrons sur divers écrans de télé de cette première semaine. Comme j'ai un déjeuner puis une séance de lecture ce samedi avec Anthony Levesque (le fils de Jean-Luc, qui joue le rôle de son oncle), et comme je vais à la dernière de 'Miam miam' puis à la fête qui suivra, le temps que je vais passer devant l'ordi est très limité, et il est évident que je n'aurai jamais fini mes devoirs pour lundi matin. C'est la première fois que je travaille depuis si longtemps à la préparation d'un film, et c'est la première fois que je suis aussi en retard ! Mais mon moral est au beau fixe car jusqu'ici tout se passe nickel : notre journée de tournage de jeudi s'est passée vite et bien comme j'aime, il me tarde de voir les rushes, et le pot de début de tournage d'hier a été très joyeux. Demain je file en Bourgogne plus tôt que tout le monde, et lundi matin à neuf heures, nous attaquerons le tournage par une journée complète dans une cellule de 9m2. Ca m'étonnerait que je continue à bloguer tous les jours.
05/04/10
Déjà deux semaines de tournage dans la musette. Et demain j'attaque l'une des journées les plus difficiles (pour moi !) de tout le tournage. Nous allons filmer Benoît Magimel en train de conduire une vraie Formule 1, seul sur le circuit de Magny Cours. Il a déjà fait une petit stage d'initiation voilà 3 semaines, il s'est débrouillé comme un chef, il s'est retrouvé à 250 sur le petit circuit, demain il va découvrir le grand, le 'vrai', il va falloir le freiner pour qu'il ne fasse pas trop le fou.
Benoît a été omniprésent sur ce début de tournage puisqu'il a tourné 9 jours sur 10, contre 3 pour Edouard. Ils n'ont tourné que 2 jours ensemble, mais pour des scènes très importantes, et je sais que mon tandem 'fonctionne' comme dans mes rêves. J'ai l'impression qu'ils trouvent l'un et l'autre un rôle qu'ils n'ont jamais joué, j'en suis le premier surpris, je n'en étais pas conscient avant de démarrer le tournage. Je les découvre tous les deux, ils sont aussi différents que dans le script, un introverti et un extraverti, un discret et un déconneur. Il me tarde d'enchaîner les jours de tournage avec les deux ensemble.
Pendant ces deux premières semaines, les deux familles de mes deux héros sont déjà entrées en piste, et je sais que j'ai eu raison de choisir deux actrices quasiment jamais vues au cinéma pour incarner les épouses de Bruno (Ben) et Victor (Ed). Léonie Simaga et Diane Bonnot sont deux grandes actrices (de théâtre, pour l'instant), deux fortes personnalités, elles forment avec Benoît et Edouard des couples crédibles, assortis, attachants, toute l'équipe a défilé pour me faire des compliments sur mon choix et leurs prestations.
Ce début de tournage a été également marqué par les débuts à l'écran d'Anthony Levesque, 29 ans. C'est le fils de mon pote Jean-Luc, dont le rôle, Bruno, est tenu dans le film par Benoît Magimel. Il joue Roland, le beau-frère de Bruno dans le film, son oncle dans la vie. Il avait d'entrée des longues scènes de dialogues face à Benoît, il était dans ses petits souliers (qui sont grands, car il mesure 1,92m), Benoît l'a bien détendu, et on a mis en boîte plusieurs scènes magnifiques, très émouvantes. L'émotion a été souvent au premier plan pendant ces dix premiers jours (et surtout pendant notre première semaine dans la prison). On rira davantage pendant les scènes de duo à venir, et pendant le tournage dans notre décor principal (8 jours) : les bureaux d''Auto Magazine'.
Pour moi, cette troisième semaine va marquer le début d'un rythme de travail moins délirant puisque ça y est, j'ai enfin fini ce matin la version 'définitive' du script, la 10 b. A partir de demain, je n'aurai plus à passer des heures devant l'ordi une fois rentré du tournage. Au lieu des 4 à 5 heures de sommeil par nuit des premières semaines, je vais passer à 5 ou 6, ça paraît rien, mais ça va me changer la vie, je vais péter le feu, l'équipe a intérêt à être en forme.
11/04/10
Fin de troisième semaine sur les grands boulevards parisiens, sous un soleil estival.
Pour l'instant, la chance que nous avons avec la météo est insolente, énorme. Quand j'avais besoin d'un ciel bleu, il était bleu, quand je l'avais rêvé gris, il était gris. François, le perchman, qui a vécu mes deux précédents tournages (Tbm et C2), m'a dit hier que ma chance avec la météo (qui ne m'a jamais lâché depuis le C1), relevait du chamanisme ! Je croise les doigts, je touche du bois, pour que ça dure. J'ai encore besoin de l'aide de Jupiter au moins 5 ou 6 jours d'ici la fin du tournage, le 7 mai. J'ai surtout les jetons pour la scène de poursuite auto que nous commencerons dans dix jours. Nous avons prévu 4 jours pour la tourner alors qu'elle ne durera que quelques minutes à l'écran. Elle ne peut pas commencer sous un ciel bleu et se finir sous la pluie. Avoir le même temps quatre jours d'affilée fin avril à Paris, c'est chaud, comme pari.
En 3 semaines, nous avons mis en boîte 53 des 116 séquences du film. Grâce aux 3 caméras, ça dépote. Mes dvd de rush que je regarde tous les soirs avec deux jours de décalage font couramment 1 h 30, 1 h 40 (record : 1 h 58, à Magny Cours !). Grosso modo, je tourne chaque jour l'équivalent d'un film entier ! C'est que non seulement je tourne à deux ou trois caméras mais je fais aussi beaucoup de prises. En revanche, je fais peu de plans par scène, j'essaie toujours d'en faire le moins possible. Pour l'instant, dans les scènes avec Baer et Magimel, je n'ai pas eu envie de les séparer avec des gros plans, je les ai surtout filmés en les gardant tous les deux dans le cadre, en plan-séquence.
A Magny Cours, on s'est régalés. Mon souci, sur cette séquence, était que le spectateur ne doute pas que c'est bien Magimel qui conduit. J'avais donc besoin qu'on le voit dans l'auto au départ, casqué, visière levée, puis que l'auto démarre et se lance sur le circuit et qu'on le suive, sans aucune coupure, sans aucun montage, en un seul plan. Je voulais aussi des gros plans de lui sur le circuit, filmés de suffisamment près pour qu'on le reconnaisse. Grâce au soleil, à Benoît et à l'Ultimate Arm, on y est arrivés. L'U.A., c'est un bras métallique de six mètres de long fixé sur le toit d'une Mercedes Class A. Le bras peut tourner à 360 °, et au bout, la tête qui supporte la caméra est pivotante. La Mercedes roule à côté de la F1, à 160 à l'heure, et la caméra, au bout du bras, est face à Benoît, trois mètres devant lui ! C'était très impressionnant, j'ai eu les jetons toute la journée.
Je suis très touché de voir que mes deux acteurs principaux, qui s'étaient à peine croisés avant ce film, s'aiment bien, prennent du plaisir à être ensemble. Je les sens très impliqués dans le film, nous en parlons beaucoup, je tiens compte de leurs avis, avec eux je ressens plus que jamais que faire un film est un acte de création collectif. Je vais passer mon dimanche à revoir certaines scènes dont nous avons parlé, que je vais raccourcir. A partir de demain, nous allons enchaîner trois semaines de tournage avec Benoît et Edouard tous les jours ensemble sur le plateau, nous entrons dans le coeur du film : comment ces deux personnages si différents vont se découvrir, s'apprécier, devenir 'potes'... Là , je suis davantage en terrain connu que sur un circuit de F1 ou une prison, je suis moins angoissé, je sais que je vais me régaler. Deux acteurs, trois caméras, et moi qui les regarde en direct, à deux mètres d'eux, ça va être intense.
18/04/10
Fin de 4ème semaine. Nous avons passé le cap de la moitié du tournage. Plus que 3 semaines. Les scènes défilent, le film se construit peu à peu, des épisodes entiers sont maintenant dans la boîte. J'aime beaucoup le film que je suis en train de faire, ça me rend heureux.
Cette semaine, on a tourné une journée dans une imprimerie de la région parisienne, puis trois jours dans les bureaux d''Auto Magazine', puis une journée dans un parking. Toute la bande du bureau d''Auto Mag' est entrée en piste : Atmen Kelif, Albane Duterc, Riton Liebman, Lucie Phan, Françoise Michaud, Charlie Chemouny. Ce sont tous des amis de longue date, l'ambiance était joyeuse.
Dans 'Mon pote', je raconte une histoire d'amitié, je filme surtout des scènes entre gens qui s'aiment ou s'aiment bien, ça crée forcément une autre ambiance que si vous tournez un film sur les camps nazis. Le fait que ce soit une histoire vécue, évidemment, démultiplie mon émotion. J'ai souvent la gorge nouée au moment de dire 'Coupez'. Benoît et Edouard construisent scène après scène un tandem d'amis très fort, très touchant, ils vont toujours bien au-delà de ce que j'avais imaginé, ils donnent plus d'épaisseur et de profondeur à leurs personnages, je rentre du tournage tous les soirs secoué par tant d'émotions, à bout de forces, et en même temps je plane, car j'ai la sensation, chaque jour confortée, de faire un beau film.
24/04/10
La poursuite auto, je suis content de m'y frotter, ça va être excitant à monter, et je crois que la scène sera comme je voulais, mais à tourner, c'est un enfer. Plus jamais ! Trois jours entiers à filmer des scènes au milieu de la circulation, à devoir attendre que les rues de tout le secteur soient bloquées avant de lancer 'Moteur', or elles ne peuvent pas être bloquées toutes en même temps, on est parfois obligé d'en bloquer certaines 10, 15 minutes, les embouteillages se forment, ça klaxonne, vous faites une prise toutes les 20 minutes, il faut une patience d'airain.
ouci : comment faire pour qu'Edouard conduise tout en jouant la comédie et surtout comment le filmer ? J'ai étudié tous les systèmes possibles. La voiture travelling : la voiture est sur un plateau tracté, l'acteur fait semblant de conduire, rejeté. Le pilote sur le toit, l'acteur fait semblant de conduire, rejeté. Le tournage en studio, avec trucages, comme dans 'Micmac à tire larigots', l'acteur fait semblant de conduire, rejeté. Comme je voulais qu'Edouard conduise vraiment l'auto (et lui aussi), il n'y avait pas 36 solutions, nous avons fixé une caméra sur le capot (il n'y a donc pas de cadreur), et nous avons filmé toute la poursuite à une seule caméra (si vous mettez deux caméras, le pilote, Edouard en l'occurrence, ne voit plus la route !), en filmant les quatre à travers le pare-brise, très simplement, sans faire de gros plans ou de cadres à deux. En faisant tout le parcours, tronçon après tronçon - on ne peut pas bloquer toute une ville pendant une journée ! Et après, pour chaque tronçon, il faut refaire tout le parcours en vision dite 'subjective' : ce que voient les quatre dans l'auto, par le pare-brise, et par la lunette arrière, quand les acteurs se retournent pour voir où est la voiture qui les poursuit. Là , le cadreur est dans l'auto et il doit voir tout ce que les acteurs sont censés avoir vu : la dame qui traverse, le vélo qui lambine, le feu qui passe au rouge, etc. Et puis il faut aussi les plans dits 'de passage' : les plans où on voit l'auto dans la circulation. A chaque fois, il faut bloquer, attendre, tourner, revenir au point de départ, bloquer, attendre, tourner, revenir... Mais bon, faut que j'arrête de me plaindre, car 1. Edouard a été un pilote brillant et a supporté tout ce Barnum sans faire la moindre erreur, ce qui relève de l'exploit, 2. on a eu un soleil radieux pour les trois jours, et on devrait avoir idem lundi, pour finir la séquence.
02/05/10
Je fais un métier formidable. Je ne vois aucun job où chaque journée ressemble si peu à la précédente. J'ai commencé la 6ème semaine par des dialogues entre deux hommes (Baer-Magimel) dans une voiture, je l'ai finie avec des larmes de femme (Diane Bonnot, épouse de Victor/Edouard) dans un appartement. La routine est impossible. Et d'autant moins que, si elle menace quand même, j'ai le droit de faire exploser les plannings les plus verrouillés en deux minutes ! Le confort, voilà l'ennemi !
J'écrivais ici, dimanche dernier : 'La semaine prochaine sera la première où nous allons avoir quatre 'mixtes' : quatre journées qui commencent de jour et finissent de nuit, à 23 heures ou 3 heures du matin.' Eh bien pas du tout !
Dès mon arrivée sur le plateau lundi matin, je réunis Claude (dir de prode), Sabrina dit 'Eric' (régisseur général), Thibault (régisseur adjoint) et Carole (1ère assistante), et je leur annonce qu'il faut changer notre programme des 7 prochains jours de tournage, car tous mes sites météo m'annoncent une dégradation du temps à partir de jeudi.
08/05/10
Voilà c'est fini. Hier, après la traditionnelle petite fiesta du vendredi, je me suis éclipsé tôt, et couché à deux heures sans mettre de réveil pour la première fois depuis cinq mois. A huit heures, j'étais debout, rassasié de sommeil comme si j'avais fait une grasse matinée de folie ! Normal, j'avais dormi dix heures au total des trois nuits précédentes.
Ce dernier jour était chargé, avec deux grosses scènes de la toute fin du film, cinq acteurs dans la première, une douzaine dans la seconde, trois caméras à l'épaule, des déplacements dans tout l'open space d''Auto magazine', bref du compliqué. Le dernier jour, c'est toujours une ambiance particulière, un mélange d'euphorie et de mélancolie, c'est toujours un jour où je suis obligé de gueuler pour que le plateau ne soit pas aussi bruyant qu'un concert d'AC DC. Pascal Caubère mettait deux heures pour faire sa lumière au lieu des vingt minutes habituelles, Edouard faisalt le show, grâce à lui la tension se transformait en éclats de rire, Benoît était plus enfantin et touchant que jamais, quasiment tous les acteurs du film étaient réunis pour cette scène finale (c'était fait exprès, bien sûr, de finir le tournage par cette scène), il y avait une ambiance de fin de colo, plein de membres de l'équipe sont venus me dire que ça traînait parce que personne n'avait envie que le tournage se finisse, c'était mignon, mais moi, seul contre tous, je voulais finir le film, ce vendredi et pas lundi, et sans renoncer à aucun plan de ces scènes, aussi compliqués soient-ils à mettre au point, et même au prix de 25 prises s'il le fallait. Pascal le savait et il avait organisé sa lumière pour qu'on ne soit pas obligés de s'arrêter de tourner à la tombée de la nuit. S'il l'avait fallu, on aurait pu finir à minuit, avec sept heures sup dans les dents (avec une équipe de 60 personnes, ça fait à peu près le coût d'un film de Doillon !), mais on aurait fini.
24/05/10
C'est drôle, le C2 qui passe à la télé juste la veille du début du montage du film suivant. Hé oui, j'attaque demain.
Depuis trois semaines, Benoît et Benjamin, les monteurs, ont passé leurs journées à regarder tous les rush du film, environ soixante heures d'images. Oui, 'les monteurs', car, pour la première fois, deux monteurs vont travailler en parallèle. Benoît va monter les scènes 1 à 29 pendant que Benjamin montera les scènes 30 à 51 (puis Benoît prendra les scènes 52 à 73 pendant que Benjamin ira de 74 à 88, etc), et moi j'irai de l'un à l'autre, d'une salle à l'autre. Nous avons adopté ce système car nous voulons sortir fin novembre, et parce que j'aime aller vite.
02/06/10
Deuxième semaine de montage, huit jours de travail, et déjà la moitié du film monté, et musiqué. Avec deux monteurs, forcément, ça va vite. Nous avons prévu notre première projo sur grand écran du film complet le 21 juin, après 4 semaines de montage.
Suspense : quelle longueur fera ce premier montage ? Si l'on suit les estimations de la scripte, et si nous montions absolument tout ce qui a été tourné, on finirait autour de 2 h 20. Mais je coupe déjà pas mal de choses dès ce premier montage – tout ce qui ne me plaît pas ! – et je ne serais pas étonné de finir autour de 2 heures. Ce serait une première durée nickel (les premiers montages de mes 4 films précédents étaient tous au-dessus de 2 h 10) pour aboutir, 3 ou 4 semaines plus tard, après polissages et rabotages divers, à un montage final entre 1 h 40 et 1 h 50 - la longueur 'idéale' pour ce film, de l'avis général, et du mien.
on a essayé ma chanson préférée de ces derniers mois (mon ordi m'indique que j'en suis à 126 écoutes !), que j'avais présélectionnée en me disant qu'elle avait une chance sur mille de 'fonctionner' dans ce film, mais on ne sait jamais... On l'a posée sur les premières images du film, et tout de suite ça a marché. On a regardé le générique se dérouler avec cette musique, à chaque nouvelle image, ça marchait nickel, et, incroyable, la chanson s'est finie pile où je voulais ! Avec Benjamin , on était bouche bée. C'était comme si le film nous avait dit : 'C'est cette chanson-là que je veux'. Magique. Je ne vous dis pas encore quelle chanson c'est, je suis trop superstitieux, il y a encore beaucoup d'étapes à franchir avant qu'elle soit dans le film.
Bon, comme vous voyez, je ne suis pas déprimé, j'espère que vous non plus.
13/06/10
Jeudi soir, j'ai envoyé un mail à tous les techniciens du film pour les inviter à la première projection sur grand écran du premier montage de 'Mon pote', lundi prochain à 14 h 30. Je les ai prévenus qu'ils auraient à répondre à un questionnaire d'après-projo. J'ai compté, ma liste de techniciens invités comporte 56 noms : 28 garçons et 28 filles. Je n'en suis toujours pas revenu de cette parité parfaite. Enfin, pas vraiment... car l'équipe montage ne fait pas partie des destinataires, et eux sont trois garçons.
Grâce aux deux monteurs (+ un assistant), et grâce à la structure du film, plus simple que celle de mes films précédents, nous avançons à une vitesse qui m'étonne moi-même. Nous aurons fini notre premier montage mercredi ou jeudi, il nous restera trois jours pour peaufiner avant la projo de lundi. Je m'attends à aboutir à une version un peu en dessous de 2 heures, sûrement trop longue de 10 ou 15 minutes. Vu qu'il nous reste un mois de montage (toujours avec deux monteurs), je me sens confort.
Si des fidèles de ce blog souhaitent (et peuvent : lundi 21 à 14 h 30) assister à cette projo-test, vous pouvez envoyer vos candidatures à wayanproductions@orange.fr. Ce n'est pas une salle de 2000 places, il y aura peu d'élus, mais ça m'intéresse d'avoir l'avis de gens extérieurs au film, qui n'ont pas lu le scénario.
19/06/10
Ça y est, j'ai vu 'Mon pote'. Mercredi matin, on a fini le premier montage, et après déjeuner, avec Benoît, Benjamin et Raphaël, on s'est regardé le film sans jamais l'interrompre, et sans faire de commentaires (je n'ai pas pu m'empêcher de râler cinq ou six fois !). Il durait seulement 1 h 53, et quand le film s'est achevé, nous avions tous les quatre une banane royale. C'est mon quatrième film avec Benoît, c'est la première fois que nous parvenons à une version aussi 'aboutie' du premier coup. Certes, il reste encore beaucoup de travail, mais pas au point d'occuper deux monteurs pendant encore quatre semaines comme le prévoit notre planning. Pour la première fois, je vais finir le montage en avance, je suis ravi.
Pendant notre projo de mercredi, j'ai été incapable de regarder le film dans sa globalité, et d'apprécier s'il était trop long de 5 minutes ou de 20, je ne regardais que les détails, les passages d'un plan à l'autre, et je notais frénétiquement sur mon beau cahier tous les défauts que je voyais. A la fin j'ai compté, nous avions 137 corrections à faire. Certaines allaient nous prendre trente secondes (quelques images en plus ou en moins à la fin d'un plan), d'autres exigeaient de revoir le montage de toute une scène. Avec une première projo sur grand écran lundi, cela nous laissait, même en travaillant ce samedi, trop peu de temps pour parvenir à les corriger toutes, j'ai dû, la mort dans l'âme, en laisser de côté, dont nous nous occuperons la semaine prochaine.
28/06/10
a projo test de lundi dernier s'est bien déroulée, j'ai dépouillé moi-même les 41 questionnaires, ils étaient tous très positifs (pas étonnant, il n'y avait que des membres de l'équipe et des blogueurs), et ils m'ont facilité les choses sur plein d'hésitations que j'avais. Dans tout film, il y a des scènes indispensables, qu'on est obligées de monter même si elles ne sont pas réussies, et des scènes pas indispensables, que je ne laisse dans le montage que si elles sont très réussies, et si elles ne perturbent pas le rythme du film. Quand elles sont très appréciées, elles cessent de faire partie des scènes qui peuvent être coupées, elles deviennent des scènes indispensables. Quand elles ne le sont pas, leur place dans le film devient évidemment plus fragile.
Pour cette projo, nous avions aussi enlevé une scène importante mais que je trouvais trop strictement informative, et les questionnaires nous ont permis de voir qu'elle manquait vraiment, sans elle des points du récit devenaient obscurs, nous l'avons remise dans le film sans hésiter.
Cette semaine, encore plusieurs étapes importantes. Demain, je reverrai le film sur grand écran, avec Edouard – ce sera la version 4. Je lui avais proposé, comme à Benoît, de passer au montage quand il voulait, je leur avais dit que je pouvais leur montrer le film à l'étape qu'ils souhaitaient, pour prendre leur avis, ils avaient été étonnés, car peu de réals font ça paraît-il, et je me demandais s'ils allaient me prendre au mot. Benoît est passé nous rendre visite au montage, mais il préfère ne voir le film qu'une fois bien fini, bien propre. Edouard n'a pas eu le temps de passer, mais il verra le film demain. J'ai le trac, encore plus que pour la projo-test de lundi dernier.
04/07/10
Ca a été une belle semaine. Le sourire, les mots d'Edouard à la fin de la projection de mardi m'ont touché, et filé la pêche pour la semaine. J'ai mené le duo de monteurs à un train d'enfer, Calo a livré ses dernières maquettes, résultat : le film que nous avons visionné vendredi était très amélioré par rapport à celui de mardi, qu'avait vu Edouard. Notre distributeur, Stéphane, avait l'air content. Ouf. Comme d'habitude, y'a que moi qui étais pas content, mais ça, ça m'empêche moins de dormir, je sais qu'avec encore un peu de travail, le film sera nickel.
Il dure maintenant 1 h 44 - en rajoutant le générique de fin, qui n'est pas encore monté, ça nous mettrait à 1 h 47, comme le Coeur 1. Personne ne m'a dit qu'il était trop long, mais moi je lui trouve des petits coups de mou par-ci par-là , alors je vais essayer de les enlever. Je dis bien 'essayer', car il ne suffit pas de vouloir couper un bout de scène, il faut qu'une fois enlevé ce bout, les deux bouts qui l'encadrent puissent être collés ensemble. Parfois, il vaut mieux vingt secondes un peu longuettes qu'un raccord pourri, un faux rythme, ou je ne sais quel défaut plus grave que vingt secondes un peu longuettes. Je me méfie aussi beaucoup du fait que je connais le film par coeur, et je n'oublie pas que ces vingt secondes sont plus longuettes quand on les voit pour la cinquantième fois que la première !
15/08/10
Pascal de la cdd avait raison : la 16 sera la bonne. Ouf. J'ai fini la projo de la version 15 avec seulement 5 mini-corrections, ça nous prendra une demi-heure de montage, et ce sera bon. Avec si peu de corrections, pas besoin de revoir la version 16, en tout cas pas tout de suite, je la verrai, en 35 mm cette fois, pour la première fois, en septembre. Sur mes autres films, j'ai toujours fait de nouvelles corrections à ce stade, mais les projections numériques ont fait des progrès depuis le C2 il y a trois ans, et nous espérons tous qu'il y aura si peu de différence entre les deux supports que je n'aurais envie d'aucune nouvelle correction. On verra bien.
Mon programme de la semaine : fin de montage à Boulogne-Billancourt (banlieue sud ouest), suite du montage-son à Joinville (est), début de l'étalonnage (8 jours, pour harmoniser les couleurs du film) avec mon camarade Pascal Caubère, directeur de la photo, à Epinay (nord ouest), et post-synchro jeudi à La Garenne-Colombes (nord). Je vais faire beaucoup de scooter.
29/08/10
Pendant cette même séance de montage-son, j'ai entendu pour la première fois, la visite de Victor (E. Baer) dans la prison, au début du film, Manu et Rémi ont mis plein de sons très réalistes, qui rendent cette 'visite' bien plus 'angoissante' qu'avec la musique initialement choisie. Alors, le lendemain, à La Garenne Colombes, avec Christophe, le monteur-musique, j'enlève cette musique, et dans la foulée, je fais plein d'autres changements musicaux, j'inverse des musiques de Calo, je supprime une chanson, j'en rajoute une autre, j'en déplace deux autres, je fais tellement de changements que je suis obligé de revoir le film dans mon salon le soir pour être sûr que j'ai fait les bons choix, et là , en revoyant le film, je constate qu'il y a plusieurs scènes dont je préfère les couleurs sur mon dvd que sur l'étalonnage que nous avons peaufiné la veille à Epinay avec Pascal Caubère. Donc, le lendemain, quand je retourne à Epinay, je demande à faire des corrections de couleurs sur les bobines déjà vues. Etc, etc.
Plus personne ne s'étonne ou ne s'indigne de cette façon de travailler, j'en suis à quatre films, je fonctionne par strates successives, je n'y peux rien, je n'arrive pas à voir tous les problèmes en même temps. Il est vrai que le système en cours dans nos contrées (c'est différent en Amérique), qui conduit à ne s'occuper vraiment du son que quand le travail sur l'image est quasiment fini, oblige à ce travail par couches successives. Sur mon prochain film (s'il y en a un, je croise les doigts), maintenant que je connais bien le processus, l'équipe, et mon mode de fonctionnement, je compte changer le cycle de fabrication qui n'est décidément pas adapté aux films que je fais, dans lesquels les sons et la musique ont beaucoup d'importance. Le quintet du son (1 mixeuse, 2 monteurs son, 1 monteur paroles, 1 monteur musique) avec lequel je travaille sont des pointures, et des passionnés, et je trouve que le système français de séparation des étapes ne me permet pas de profiter de leurs talents autant que je pourrais, autant que j'aimerais.
'Mon pote' est mon film le moins 'musiqué', mais il est aussi celui dans lequel il y a le plus de musique originale (et le moins de chansons - 7, à ce jour, mais ça peut encore changer). J'ai été tellement emballé par la musique de Calo et Giaocchino que j'en ai mis davantage que prévu, et que je l'ai parfois mise à la place de chansons.
24/09/10
La projection de jeudi dernier avec Benoît ? Elle s'est passée à merveille. On n'était que trois dans la salle, pour la première fois je n'étais plus à l'affût des éventuels défauts, de son ou d'image, je ne voulais surtout pas en trouver, je me suis laissé prendre par le film. Plusieurs fois, j'ai entendu Benoît rire à des répliques d'Edouard dans des scènes où il n'était pas, et qu'il découvrait. Notre émotion, à la fin de la projection, est de celles qui rendent un réal heureux pour un bon moment
Mes vrais partenaires, jusqu'au 1er décembre, ce seront mes deux camarades des Films du Kiosque, François et Denis, et leur petite (très jeune) équipe, que je côtoie depuis plusieurs mois déjà , et Stéphane Célérier, notre distributeur, et toute son équipe, que je découvre, avec qui je vais bosser pour la sortie, pour internet, pour la tournée province, et mon pote Dominique Segall, attaché de presse, qui est le seul, absolument le seul de tout le générique de 'Mon pote', à avoir été à mes côtés sur mes 5 films : il était déjà là pour 'Patrick Dewaere'.
10/10/10
Dimanche, en plus, autour de moi, il y aura 450 personnes, je vais savoir quelles répliques font rire et lesquelles tombent à plat, le moindre toussotement dans un moment d'émotion sera comme un coup de poignard, je vais être en apnée pendant 105 minutes, j'ai prévu un masque à oxygène pour le générique de fin. C'est la seule projection où tout le monde le regarde attentivement jusqu'à la fin. Car la moitié des personnes présentes dans la salle attend de voir son nom défiler. L'autre moitié, ce sont les amis des uns et des autres, que nous avons invités aussi, pour ne pas être seulement entre nous, entre 'monpotiens' séduits d'avance.
L'équipe ne sera pas au complet, il manquera Benoît M et Marie la scripte, tous deux en tournage au Tadjikistan, et quelques autres, mais je sais déjà que ça va me faire une grosse émotion quand je vais devoir faire mon petit discours d'avant-projo face à tous ces visages familiers et aimés, tous ces garçons et toutes ces filles qui se sont levés à l'aube et couchés à point d'heure pendant des semaines ou des mois, qui se sont démenés, qui se sont surpassés, pour que 'Mon pote' ressemble le plus possible à mon rêve.
13/11/10
‘Bordeaux, Ugc Cité Ciné, salle 4, 19 h 30. Pierre Besnard, le patron du ciné, me rappelle que c'est exactement dans cette salle qu'avait eu lieu la toute première avant-première du Cœur des hommes, en février 2003. Il faut croire que cette salle et Bordeaux me portent bonheur car c'est ici que j'ai vécu la projection de 'Mon pote' la plus chaleureuse depuis le début de la tournée. Les gens riaient encore plus fort et plus souvent qu'à la projection équipe à Bercy, le 10 octobre. Dans la dernière demi-heure, chaque réplique faisait mouche, toute la salle se marrait dès qu'Edouard ouvrait la bouche. Debout au fond de la salle, je flottais, un mètre au-dessus du sol. Après, pendant le débat, seul face au public, j'ai entendu des compliments magnifiques. Edouard n'était plus là pour me faire rire (il jouait 'Miam miam' à Nîmes, Benoît est en tournage), j'étais plus ému que d'habitude.’
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